Italie · Basilicate · Août 2019
Histoire · Architecture · Patrimoine UNESCO
Il y a des villes que l’on visite. Et puis il y a des villes qui vous habitent longtemps après le retour. Matera est de celles-là — une cité de pierre, de silence et de lumière dorée, suspendue entre la préhistoire et aujourd’hui.
En août 2019, je découvre Matera, ville du sud de l’Italie, où la chaleur intense sublime ses façades calcaires.
Une ville qui se lit comme un livre d’histoire
Perchée à 400 mètres d’altitude, Matera se développe autour de la Gravina, un canyon creusé par des millénaires d’érosion.
Matera, l’une des plus anciennes villes habitées, possède des sassi troglodytiques, symboles de son riche patrimoine historique et culturel.

Le Sasso Caveoso, au sud, et le Sasso Barisano, au nord, se déploient de part et d’autre de la Civita, la colline centrale couronnée par la cathédrale. Depuis l’un des nombreux belvédères, le panorama coupe le souffle : des centaines de maisons, de grottes, d’escaliers et d’arches s’entremêlent sur les flancs du ravin, certaines taillées directement dans la roche, d’autres construites en façade sur des cavités naturelles. Un labyrinthe de pierre organique, que les siècles ont sculpté avec une lenteur patiente.
La grande chute — et la renaissance
L’histoire de Matera n’est pas seulement belle. Elle est aussi tragique, et c’est peut-être ce qui la rend si touchante.
Pendant des siècles, les habitants cohabitaient dans les sassi avec leurs animaux, dans des conditions de misère extrême. Pas d’eau courante, pas d’électricité, la malaria pour voisine. L’écrivain Carlo Levi, exilé en Basilicate par Mussolini dans les années 1930, a immortalisé cette détresse dans son livre Le Christ s’est arrêté à Eboli (1945). Il y décrivait Matera comme « une incarnation de l’Enfer de Dante ».
« Une terre sans consolation ni douceur, où le paysan vit sa vie immobile sur un sol aride en face de la mort. »
— Carlo Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli, 1945
En 1948, Palmiro Togliatti visite la ville et la qualifie publiquement de vergogna nazionale — « honte nationale ». Quelques années plus tard, le gouvernement prend une décision radicale : évacuer de force les 22 000 habitants et les reloger dans de nouveaux quartiers en périphérie. Les sassi sont abandonnés, laissés à leur sort pendant plusieurs décennies.

Heureusement, la ville de pierre ne disparaît pas. Progressivement, des associations militent pour sa réhabilitation. Des architectes, des artistes, des cinéastes redécouvrent ce décor stupéfiant. Et en 1993, les Sassi di Matera et le Parc des Églises rupestres sont inscrits au Patrimoine mondial de l’UNESCO — première ville du sud de l’Italie à recevoir cette distinction.
2019, l’année même de ma visite, marque l’apothéose de cette renaissance : Matera est désignée Capitale européenne de la Culture, première ville du Mezzogiorno à recevoir cet honneur. De « honte nationale » à capitale culturelle du continent en moins d’un siècle — peu de villes peuvent se targuer d’un tel retournement de destin.
Une architecture organique, entre roche et ciel
Se perdre dans les sassi n’est pas une métaphore. C’est ce qui arrive, immanquablement, à quiconque s’aventure dans ce labyrinthe. Les ruelles n’obéissent à aucune logique de grille ; elles suivent la topographie, s’enroulent autour des rochers, montent et descendent sans prévenir. Un escalier peut déboucher sur un toit. Une porte peut donner sur une falaise.


L’architecture de Matera est unique en son genre : certaines maisons ne possèdent qu’une façade, le reste de l’habitation étant creusé à même la roche. D’autres sont entièrement souterraines. Le tout forme un continuum entre bâti et naturel qui défie les catégories habituelles. À l’intérieur des sassi, on découvre également des citernes et des systèmes de collecte des eaux de pluie ingénieux, hérités de l’époque médiévale.
Au fil de la promenade, on tombe sur l’une des plus de 150 églises rupestres du Parc de la Murgia Materana. Certaines sont modestes, à peine signalées ; d’autres sont ornées de fresques byzantines datant des VIIIe–XIVe siècles, préservées dans une fraîcheur étonnante. L’église rupestre San Pietro Barisano et l’église Santa Maria de Idris, taillée directement dans le rocher de la Civita, comptent parmi les plus impressionnantes.
Dominant l’ensemble, la Cattedrale di Matera — dédiée à la Madonna della Bruna, patronne de la ville — se dresse au sommet de la Civita depuis le XIIIe siècle. Son style romano-apulien, avec sa rosace sculptée et son clocher élancé, constitue le point de repère visible de toute la ville.
Matera à l’écran
Difficile d’arpenter les ruelles des sassi sans avoir l’impression de se retrouver dans un film. Ce n’est pas une impression : depuis les années 1960, les cinéastes du monde entier ont fait de Matera leur décor de prédilection pour les récits bibliques et épiques.
Pier Paolo Pasolini fut l’un des premiers, tournant ici son Évangile selon Saint Matthieu (1964). Mel Gibson y a filmé La Passion du Christ (2004). Plus récemment, les sassi ont servi de toile de fond à Ben-Hur (2016) et Wonder Woman (2017).
Et c’est précisément pendant mon séjour d’août 2019 que l’équipe de No Time to Die — le dernier James Bond avec Daniel Craig — était présente dans la ville. Des camions de production et quelques badauds excités aux carrefours donnaient un avant-goût de la séquence d’ouverture tournée sur les pavés de la Via Muro et de la Piazza San Pietro Caveoso. À voir dans le film — mais je peux vous confirmer que le décor réel est encore plus spectaculaire.

La nuit, d’ailleurs, Matera se transforme. Depuis le belvédère de la Piazza Giovanni Pascoli ou depuis la rive opposée du canyon, la vue est à couper le souffle : les pierres s’illuminent doucement, les silhouettes des maisons troglodytes se découpent sur le noir de la falaise, la cathédrale trône en lumière blanche dans le ciel.
Mes conseils pratiques pour Matera
🌡️ Quand partir
Août est magnifique mais caniculaire (jusqu’à 33–35°C). Prévoyez de visiter les sassi tôt le matin ou en fin d’après-midi, et emportez absolument crème solaire et eau. Les mois de mai, juin et septembre offrent une météo plus clémente pour marcher.
🚶 Se perdre (volontairement) dans les sassi
Pas de guide obligatoire, mais un guide local vaut vraiment l’investissement pour les premières heures. L’association Sassi Web propose des visites en français. Comptez une demi-journée pour explorer les deux sassi à votre rythme. Portez des chaussures confortables — les pavés et les escaliers sont nombreux.
⛪ Les incontournables architecturaux
- Cattedrale di Matera (XIIIe siècle)
- Église rupestre San Pietro Barisano
- Santa Maria de Idris, taillée dans le roc
- Museo Nazionale Ridola pour l’histoire archéologique
- Casa Grotta dei Sassi : une habitation reconstituée telle qu’elle était habitée au début du XXe siècle
🌅 Les meilleurs belvédères
Pour la vue panoramique : la Piazza Giovanni Pascoli (côté Sasso Barisano) et surtout la rive opposée du canyon, accessible via la route de la Murgia Materana — c’est de là que se dégage la vue la plus spectaculaire, surtout au coucher du soleil ou de nuit.
🍽️ Où manger
Goûtez les orecchiette al ragù, la mozzarella di bufala locale et le peperone crusco (poivron séché frit, spécialité de Basilicate). Les restaurants dans les grottes des sassi offrent une expérience unique — préférez ceux à l’écart de la Via Fiorentini pour éviter les prix touristiques.
🚗 Comment y aller
La gare de Matera est desservie depuis Bari (environ 1h30) par les Ferrovie Appulo Lucane. En voiture depuis Bari : environ 1h. La ville historique est piétonne — garez-vous à l’extérieur des sassi (parkings gratuits Via Don Luigi Sturzo).
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Et vous, vous connaissez Matera ?
Matera compte parmi ces destinations qui marquent durablement les voyageurs. Avez-vous déjà visité la cité des pierres ? Quels sont vos coups de cœur, vos bons plans, vos anecdotes de voyage ? Partagez votre expérience dans les commentaires — je serais ravie de les découvrir !
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Photos : © Souvenirs de Voyages, août 2019





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